Une concertation large, structurée en trois étapes
Entre octobre et décembre 2011, léquipe de Ville ouverte réalise de nombreuses visites sur site et rencontre individuellement des agents de différentes directions de la Ville et près de 200 habitants dans la rue, à leur domicile ou dans les structures du quartier. Cette phase dimmersion, nettement plus longue que ce qui est généralement prévu dans ce type de projets urbains, permet dadapter dès le départ le format de la concertation aux envies et aux capacités des habitants du quartier. Trois étapes successives sont mises en uvre.
Phase 1 Construction du diagnostic et des grandes orientations (janvier 2012 - janvier 2013)
Cest autour de la maison darrêt vouée à disparaître que la première prise de contact avec les habitants a lieu, en janvier 2012. A cette occasion, plusieurs actions de rues sont organisées par le collectif dartiste OUP, rattaché à Ville ouverte, comme la projection dun film sur lhistoire du quartier. Pour symboliser le lancement de la concertation, le mur denceinte de la prison est repeint en blanc par les habitants volontaires et les élèves dun collège du quartier.
Le 31 janvier 2012, une réunion publique est organisée en présence du Maire et permet de présenter les « 6 règles du jeu » de la concertation. Il sagit des objectifs intangibles fixés au projet urbain, à lintérieur desquels la réflexion est ouverte : 1) ouvrir le quartier par les espaces publics ; 2) Répondre aux besoins du quartier ; 3) Maitriser les dépenses publiques ; 4) Construire des logements ; 5) Préserver la diversité de la population et des activités ; 6) Respecter la mémoire du quartier et valoriser son histoire.
Entre février et mai 2012, six ateliers de concertation animés par Ville ouverte permettent aux habitants volontaires de prendre connaissance du périmètre et des enjeux liés au PNRQAD, puis de contribuer au diagnostic en se focalisant notamment sur les usages du quartier. Selon le nombre de personnes présentes et le thème de latelier, jusquà sept groupes dune dizaine dhabitants chacun peuvent être organisés. Cette première phase de concertation permet aux habitants dexprimer un avis, mais surtout de nourrir leur réflexion. Le temps laissé à la démarche permet en effet aux professionnels de consacrer certaines séances à loutillage des citoyens (explicitation des concepts, des contraintes techniques, etc.). En outre, lanimation des temps de concertation sappuie sur des outils visuels concrets qui permettent de modéliser en direct les idées et remarques citoyennes. Par exemple, les bâtiments envisagés sont directement « construits » sur le plan du quartier avec des pierres de sucre. Deux rencontres supplémentaires associent une résidence pour personnes âgées et un collège du quartier à la réflexion.
A partir des productions habitantes, trois scénarii sont affinés par les architectes urbanistes de Ville ouverte, et présentés aux habitants. Le scénario final retenu à lissue des échanges avec les habitants est ensuite traduit sous la forme dune feuille de route pour les futurs aménagements, puis soumis au Conseil municipal. Il est voté à lunanimité en juillet 2012. Les services de la Ville sont alors consultés pour évaluer la faisabilité du projet, définir le calendrier des travaux et envisager les modalités de poursuite de la concertation. En octobre, une réunion publique en présence du maire clôt la première phase de concertation.
Phase 2 Premières préfigurations et conception du projet urbain (février 2013 mai 2014)
En février 2013, une nouvelle réunion publique marque le lancement de la deuxième phase de concertation. Celle-ci a pour objectif de faire participer les habitants à la préfiguration des futurs espaces publics, ainsi que de préciser les orientations des deux nouveaux équipements publics du quartier ayant été choisis au cours de la première phase (un équipement sportif et un équipement socio-culturel). En un an, onze ateliers de préfiguration sont imaginés et mis en uvre avec des habitants volontaires, soutenus par les services de la Ville (voir infra).
En parallèle, la concertation se poursuit. De nouveaux professionnels y sont progressivement associés en fonction de lavancée du projet urbain (architectes, urbanistes, programmistes, paysagistes), avec notamment larrivée dune équipe de maîtrise duvre urbaine missionnée par la Ville. A la base plutôt sceptique, voire inquiète à lidée de devoir sinscrire dans un dispositif de concertation, cette équipe est rapidement surprise du niveau dimplication et dexigence des habitants. Linauguration de la Fabrique du quartier en mars 2013, espace modulaire qui constitue un lieu municipal ouvert tous les jours de la semaine aux questions et aux envies des habitants, renforce la dynamique engagée et permet délargir la concertation à un public plus large, notamment aux personnes qui ne souhaitent pas ou nosent pas sinscrire dans la construction collective. De nouvelles méthodes dimplication habitantes sont également déployées : des diagnostics en marchant, une enquête par questionnaire réalisée auprès de 300 habitants et une consultation, par les habitants, dusagers déquipements similaires à ceux envisagés dans leurs quartiers.
Par ailleurs, des habitants soutenus par la Ville réalisent plusieurs visites déquipements mis en place dans dautres Villes pour nourrir leurs réflexions.
Phase 3 Finalisation et mise en uvre du projet (juin 2014 décembre 2015)
En février 2014, léquipe durbanistes en charge du projet présente aux habitants deux « esquisses urbaines » créées à partir de leurs propositions. Leurs avis sont recueillis et transmis à la Ville du Havre.
A lautomne 2014, deux nouveaux ateliers de concertation sont organisés. Cette fois-ci, lobjectif est de préciser les configurations des futurs espaces publics et équipements. Lensemble des contributions habitantes sont synthétisées par la Ville et léquipe durbanistes, qui finalisent le projet urbain dans son ensemble. Celui-ci est validé par les élus, puis présenté aux habitants lors dune réunion publique au printemps 2015. Les premiers travaux démarrent en 2017.
Vidéo présentant le projet retenu par le conseil municipal :
Faire de lanimation des liens sociaux le ciment du nouveau quartier
Alors que la construction des murs est souvent vue comme un préalable à la construction des liens entre les habitants, loriginalité de la « méthode Danton » consiste à penser ces deux volets de manière concomitante. Il sagit daccompagner lévolution du quartier, mais également danticiper la manière dont les habitants pourront réellement sapproprier les nouveaux équipements.
Dès 2012,
des animations de rue sont régulièrement organisées. Par exemple, en octobre 2012, un spectacle en plein air intitulé « La nuit des passages » rassemble plus de 400 personnes. Des animations sont également organisées pendant les périodes de Noël ou en cours dannée avec les établissements scolaires du quartier. Des ateliers ouverts à tous sont aussi proposés sur plusieurs thématiques, par exemple sur le street art ou lhabitat participatif. Enfin, plusieurs expositions sont installées pour informer les habitants de lavancement de la concertation et du projet urbain.
Les habitants sont directement parties prenantes de ces événements. En juin 2012,
une fête de quartier est créée : le festival « Habitants en scène ». Habitants, bénévoles, artisans et artistes du quartier organisent à cette occasion des activités sportives, culturelles et ludiques. Le festival est reconduit en juin 2013 et 2014. En 2015, afin de valoriser le dialogue interquartiers, il est intégré à une fête plus large rassemblant plusieurs quartiers du centre-ancien.
Par ailleurs, la concertation ayant commencé cinq ans avant le début des travaux (et huit ans avant la livraison du premier programme), un des risques majeur est de voir sessouffler les énergies citoyennes, faute de résultats concrets à mettre en lumière. Ce danger est dautant plus criant à Danton que la démolition de la prison a laissé au centre du quartier une friche de près de 10 000m². Cest pourquoi léquipe chargée de mettre en uvre la concertation envisage une autre modalité dassociation des habitants : l
a préfiguration des futurs espaces publics. Il sagit de réaliser, avec les moyens du bord, des aménagements temporaires proches de ceux imaginés. Ainsi, lorsque lidée de mettre en place un espace vert émerge en avril 2013, la Fabrique et la salle danimation municipale du quartier commencent aussitôt à récupérer des palettes auprès dentreprises locales et à organiser des ateliers de végétalisation du quartier. Dautres préfigurations portent sur laménagement de la place publique centrale (ancienne maison darrêt), ou encore sur la voirie et les conditions de circulation.
Au total,
onze ateliers de préfigurations et quatre animations supplémentaires autour de la végétalisation du quartier (« verdissons Danton ») ont été réalisés par les habitants, avec le soutien de la Fabrique, des autres services de la Ville et dassociations locales (Association de maintien de lagriculture paysanne de Danton, Secours Catholique, etc.). Dans le même temps, après un an de réflexion, cinquante jardins de rue sont créés. Enfin,
lexpérimentation vient également des services eux-mêmes. Par exemple, plusieurs services acceptent dorganiser directement des permanences dans les locaux de la Fabrique (CCAS, santé, emploi, carrefour des parents, etc.), et plusieurs événements sont créés par les acteurs de linsertion. Ces actions récurrentes ou ponctuelles sont loccasion pour les services de tester de nouveaux formats et ainsi dévaluer la pertinence de leurs idées et lampleur de la demande locale.
Linclusion des enjeux danimation de la vie locale dès le début de la concertation permet de diversifier les opportunités dengagement citoyen dans le projet, et ainsi daller toucher des personnes moins à laise avec le format des ateliers de concertation. A lissue de la phase de concertation, Danton reste un quartier doté dune forte culture citoyenne. La Fabrique (qui a depuis fusionné avec la salle danimation municipale du quartier) conserve son rôle danimatrice de la vie sociale locale et de soutien aux projets habitants et confirme par la même occasion la nécessité de travailler main dans la main entre services en charge de la mise en uvre le projet urbain et services en charge de lanimation territoriale. En 2017, elle anime encore deux groupes de concertation (associant habitants et professionnels) qui continuent à sinvestir directement dans le projet urbain du quartier et la préfiguration des futurs équipements.
Quand les habitants et les services construisent et expérimentent main dans la main
Au lancement de la concertation, lobjectif énoncé est clair : mettre lexpertise et la volonté habitante au cur de lélaboration du futur projet urbain. En pratique, u
ne des conditions majeures de réussite de la démarche repose sur la capacité des services et des élus à sorganiser autour des habitants à chaque étape, et non à intégrer ceux-ci à la marge. Tout au long de la concertation, les idées passent systématiquement par trois types dacteurs : les habitants proposent, les services évaluent et conseillent, les élus décident. Le rôle des services est alors essentiel car il permet doutiller les citoyens, détablir la faisabilité de leurs propositions et de les conseiller sur le plan technique.

Cet impératif bouscule le fonctionnement de ladministration, car il nécessite le passage dune logique verticale de « prestations » à une logique horizontale de projet incluant lensemble des services de la Ville. Au départ, certains professionnels expriment des réticences à donner aux habitants une place aussi importante dans le projet, craignant une remise en cause stérile du travail effectué ordinairement par les services. Au final,
des professionnels de huit directions différentes sont mobilisés, parmi lesquels des agents de lAménagement et maîtrise douvrage, des Espaces verts et environnement, de la Voirie urbaine et stationnement, de la Vie sociale des territoires, de la Communication, de la Petite enfance et Famille, de la mission santé, du Centre communal daction sociale, etc. Une réunion rassemblant lensemble des services est animée tous les quinze jours par la mission Requalification du centre ancien.
Le rattachement direct de cette mission à la Direction générale adjointe des Grands Projets facilite la mobilisation transversale des agents selon les besoins du projet défini au fur et à mesure de la concertation. En effet, il permet à la responsable de la mission dêtre placée sur la même ligne hiérarchique que les directions, et ainsi de traiter directement avec celles-ci. De plus, pour accompagner les agents impliqués dans cette transition, lagence Ville ouverte organise en septembre 2012 un
séminaire interservices qui permet à ceux-ci de sapproprier les productions habitantes et de produire un « livre de bord » qui met en dialogue lavis citoyen, professionnel et politique. Ce séminaire, lourd à mettre en place, nest pas reconduit par la suite. Avec du recul, il semble que le renouvellement annuel dune telle réunion aurait cependant pu être un atout supplémentaire pour renforcer la dynamique enclenchée en interne.
Lappropriation de la démarche est variable selon les cultures initiales des services. Certains sen emparent immédiatement, notamment les services déjà impliqués dans lanimation de la vie sociale des territoires. Dautres services, moins habitués aux méthodes de concertation citoyenne et associés plus tardivement à la démarche (services techniques notamment), ont globalement besoin de davantage de temps pour en voir toute la plus-value. Cependant,
la grande majorité des professionnels « jouent le jeu » et sinvestissent avec une grande réactivité, par exemple pour préfigurer des changements envisagés par les habitants : création dun dos dâne, suppression dune place de parking, etc. Dès la deuxième phase de concertation, les ateliers sont majoritairement animés par les services compétents. Lampleur de la démarche permet à de nombreux professionnels de découvrir le travail effectué par leurs collègues dans dautres directions, et en fait une expérience unique pour la collectivité, ce qui produit rapidement une
certaine cohésion interservices.
La participation des agents aux ateliers de préfiguration, y compris dans des domaines quils ne maîtrisent pas, leur permet de créer une relation différente avec les habitants. Par exemple, une professionnelle petite enfance a participé aux ateliers de jardinage aux côtés des habitants. Pour certains habitants, ces rencontres ont également été loccasion de découvrir le travail des professionnels et laction des services, voire de sy inscrire.