| Pour banaliser la différence, Flore Lelièvre met les petits plats dans les grands |
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Au téléphone la voix est posée et le discours déjà rodé. Depuis louverture du « Reflet », le 16 décembre dernier, cette jeune brune au regard pétillant na cessé dêtre sollicitée. Pourtant, plutôt discrète, elle sattarde peu sur elle-même et son parcours, ceux quelle souhaite mettre en avant, ce sont ces travailleurs « extraordinaires » qui saffairent en salle et en cuisine.
Son bac en poche, Flore se destine dabord au maquillage artistique. « Jai fait un CAP esthétique, mais jai vite compris que ce serait très compliqué dintégrer le milieu des tournages. Une prof de dessin ma alors encouragée à développer mon côté artistique. Cest comme ça que jai intégré lécole Pivaut en arts appliqués », raconte-t-elle. Spécialisée en architecture dintérieur, elle a très vite lidée de ce restaurant pour son projet détude de dernière année. Particulièrement sensible à lexclusion liée au handicap, elle réfléchit à créer un lieu de rencontre entre les employés « extraordinaires » comme elle les appelle et le reste de la société : donner à voir la différence pour changer les regards. « Un lieu où on se sent bien et où la différence sévapore. Je voulais faire tomber les préjugés, montrer que ces personnes peuvent travailler comme vous et moi et quelles ont beaucoup de choses à nous apporter ». Pour ce faire, le restaurant lui paraît un cadre idéal : « C'est un lieu convivial par excellence et donc un vecteur idéal pour faire évoluer le regard ». Cest son frère ainé, porteur de trisomie 21, qui lui a donné lenvie et le besoin de créer des projets « pour permettre aux personnes en situation de handicap de pouvoir vivre comme « tout le monde », mais aussi pour que la société puisse aller à la rencontre de ces personnes extraordinaires ». En France, 60 000 personnes sont atteintes de trisomie 21, mais seules 500 travailleraient en milieu ordinaire1. La majorité exerce plutôt une activité en Esat (Etablissement et service daide par le travail). « Mais ces établissements ne favorisent pas lintégration, ils sont en général situés dans les périphéries et regroupent surtout des travailleurs handicapés. Quant à la rémunération, elle reste inférieure à celle des travailleurs valides » regrette larchitecte dintérieur. Pendant un an, elle développe donc son concept, convaincue quil restera virtuel comme la plupart des projets détude. Pourtant, lorsquelle commence son stage au cabinet NIDE-Architecture intérieure, sa rencontre avec son tuteur va tout changer. Il est enthousiasmé par lidée et décide de lui présenter des professionnels susceptibles de sembarquer dans une telle aventure. Elle rencontre un expert-comptable, un avocat. Petit à petit, 12 personnes sengagent sur le projet. Ensemble, elles créent dans la foulée Trinôme 44. Cette association qui gère le restaurant, « afin den conserver l'âme sociale », milite également pour le développement de lieux favorisant linsertion des personnes trisomiques. La jeune architecte dintérieur est modeste, mais à 26 ans seulement, elle sest engagée sans filets dans cette aventure et a su la mener à bien. « Quand on grandit avec un frère handicapé, cela donne envie de se battre pour aider. Cette énergie, ça permet de fédérer autour dun projet ». Mais malgré la mobilisation collective, la route est semée dobstacles administratifs. Recherche de financements, de soutien par les collectivités locales, de partenariats Pendant des mois, léquipe se confronte à de nombreux refus face à lampleur du projet. « Avec ce projet, jai découvert que tout était une bataille dès qu'il s'agissait de handicap », déplore Flore qui loin de se décourager décide de saffranchir de laide des pouvoirs publics. Lassociation va donc fonder une société, Le Reflet, qui commence à lever des fonds. « Des entreprises et des particuliers se sont investis. Nous avons récolté 400.000 . Je ne pouvais l'imaginer ! ». Mais pas question de faire passer lesthétique à la trappe sous prétexte que lon sadresse à des personnes différentes. Flore utilise alors ses talents darchitecte dintérieur pour créer un espace adapté certes, mais surtout beau, afin de mettre tous les employés en valeur. « Je me suis demandée comment, par larchitecture dintérieur, laménagement et le design dobjets on peut créer un environnement adapté pour des personnes qui ont rarement loccasion de travailler en dehors des milieux protégés ». Tout a donc été pensé en partant du handicap des trisomiques. « Par exemple, des assiettes spécifiques ont été fabriquées pour aider à leur préhension. Idem pour la prise des commandes, auxquelles les convives vont participer en cochant les plats et boissons souhaitées sur des cartes. Enfin, la salle est aménagée par zones de couleur, permettant aux serveurs de se diriger vers le bar ou vers la cuisine en fonction de la commande ». Après des mois de travail acharné, le restaurant ouvre enfin ses portes en décembre 2016 « au cur du centre historique de Nantes pour intégrer pleinement nos employés », précise Flore. Avec sa devanture moderne et son intérieur design, souligné par quelques pièces créées par les travailleurs handicapés en partenariat avec un artiste de la région, létablissement est loin de limage quon se fait dune entreprise adaptée. Dailleurs, il nen a pas le statut. « Cest un choix : quitte à vouloir montrer que les personnes porteuses de trisomie 21 peuvent travailler comme tout le monde, autant créer un modèle économique qui marche » explique Flore. Un pari qui semble réussi, puisque le carnet de réservation est plein pour les trois semaines à venir et que les premiers bilans sont à léquilibre. Quant aux clients, ils sont séduits. Pour beaucoup, ce restaurant est comme tous les autres, à part que les serveurs y sont « toujours sympas ». Cest un des objectifs de Flore et de son équipe : que les clients ne viennent pas pour faire une bonne action mais pour les bons plats et les serveurs sympas, comme dans nimporte quel restaurant. Et de conclure : « la plupart des entreprises ne voient encore que laspect contraignant demployer une personne handicapée. Pourtant cela peut tellement apporter dun point de vue professionnel et humain que ça vaut le coup. » Anna Bertrand et Joachim Reynard 1. « 2016, les chiffres clés du handicap » : Ministère des affaires sociales et de la santé. |
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Flore Lelièvre aurait pu se contenter dêtre une jeune architecte dintérieur dans une ville dynamique. Mais son parcours familial, ses rencontres et sa force de conviction en ont décidé autrement. A 26 ans, cette jeune nantaise vient douvrir un restaurant dun type inédit en France, où travailleurs « ordinaires » et « extraordinaires » travaillent main dans la main. A lorigine du projet, la jeune femme souhaite permettre à des personnes trisomiques « de travailler et dêtre rémunérées comme et avec tout le monde ». Mais au delà, elle espère surtout faire évoluer le regard de la société sur le handicap au sens large du terme. Une preuve damour à son frère aîné, porteur de trisomie 21.