| Anne Sarah Kertudo, la voix des « déniés de justice » |
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Le 18 juin 2019, lAssociation Droit Pluriel était à lhonneur. Le comité national coordination action handicap (CCAH) la désignée comme lauréate de son prix annuel dans la catégorie « changer le regard ». Cette nomination récompense le travail mené par Droit pluriel pour former les professionnels de la justice à laccessibilité, faire évoluer leurs représentations autour des situations de handicap et favoriser ainsi laccès des personnes handicapées au droit et à la justice. Loccasion dévoquer le travail de cette association, soutenue par la Fondation Handicap Malakoff Médéric et accompagnée par le Défenseur des Droits, à travers le portrait quApriles a consacré à sa fondatrice, Anne-Sarah Kertudo.
Anne Sarah Kertudo a ses habitudes dans ce bistrot de quartier. A peine y est-elle entrée quon la salue joyeusement. Quoi de plus normal, pour cette jeune femme active, co-fondatrice de lassociation Droit pluriel et maman de deux enfants. A la différence près quelle ne voit pas ceux qui linterpellent et quelle les entend uniquement grâce à lappareil dont elle est équipée. Anne Sarah est sourde depuis ladolescence et atteinte de cécité depuis deux ans. Des handicaps certes invisibles mais qui ont forgé son franc parlé et sa détermination. Car même si elle sen défend, il lui en aura fallut du courage pour surmonter ces handicaps et surtout les préjugés qui vont avec. « Jai grandi à la campagne, au sein dune famille de classe moyenne classique, si ce nest que nous avions tous des problèmes de vue. Mais que ce soit chez moi ou dans le petit village où nous vivions, jamais personne na prononcé le mot handicapé. Je me souviens même avoir eu un professeur de musique aveugle, sans que cela pose le moindre problème. Il a fallu que jarrive à Paris, pour faire lexpérience, douloureuse, de ma différence, sociale et physique ». Car à 14 ans, Anne-Sarah perd dabord laudition. Une épreuve qui ne lempêche pas de passer son bac puis de sinscrire en droit à luniversité dAssas. « Jai toujours voulu devenir avocate, par goût de la justice », senflamme celle qui a Antigone pour livre de chevet, et qui, parallèlement à ses études, milite à lassociation Droit au Logement. « Jétais bonne élève, javais appris à compenser par une attention et un travail constant. Je nimaginais pas ne pas y arriver ». Mais dans le milieu du droit, son handicap dérange. Elle se voit clairement enjoindre par la Directrice de lInstitut détude judiciaire, où elle sest inscrite pour préparer le concours du barreau, dabandonner : « Cest déjà très dur pour des élèves normaux, alors ny pensez même pas ! » Et de fait, ses trois tentatives se soldent toutes par un échec. Alors quelle est sur le point de tirer un trait sur sa vocation, un de ses amis détude, tout jeune avocat, trouve suspect ces échecs répétés. Il pousse Anne-Sarah à demander ses copies ; celles-ci sont soit disant introuvables. « Il a alors attaqué lInstitut, ce qui était un gros risque en début de carrière. Et nous avons gagné pour discrimination ». Pour Anne Sarah, la victoire est douloureuse, mais va fonder son combat : « Jai été contrainte de mettre en avant ce que javais toujours voulu cacher et de faire reconnaître par tous ma situation de handicapée. Mais jétais aussi terriblement en colère car si même moi qui disposais des codes je navais pas su me défendre, pour les autres cela devait être bien pire ». Dès lors, lengagement de la juriste est totale pour faire entendre la voix des sourds dans les tribunaux et sensibiliser une institution judiciaire totalement ignorante de leurs difficultés. Cest ainsi quen 2002 naît à la Mairie du 9ème arrondissement de Paris, la première permanence juridique pour les sourds. « Jai découvert une réalité catastrophique. A lépoque, 90% des personnes sourdes étaient analphabètes, très peu maîtrisait la langue des signes, et leur connaissances générales restaient très pauvres. Javais à traiter beaucoup de conflits familiaux, mais parfois on venait me voir juste parce que la petite copine était partie : ce nétait pas juste, donc la personne pensait que ça relevait de la justice ! » Anne Sarah sinvestit sept jours sur sept, accompagne au quotidien les plaignants, interpelle sans relâche magistrats, opinion publique et remporte ses premières victoires. En 2005, la loi inscrit la présence obligatoire dun interprète en langue des signes lors des procédures au civil impliquant des personnes malentendantes, « mais aujourdhui encore, certaines viennent me voir car des juges refusent la présence dun interprète dans le prétoire. Ils nen comprennent pas la nécessité ». De ce combat, que la juriste poursuit pendant dix ans au sein de la permanence, elle fait un livre « Est-ce quon entend la mer à Paris ». Il lamène aussi à croiser des personnes malvoyantes qui vivent les mêmes humiliations et difficultés dans leur relation avec la justice : « Jai rencontré des parents à qui le juge, lors dun divorce, refusait la garde des enfants, parce quà laudience, il ne les avait pas estimés aptes à sen occuper. Mais un procès, cest beaucoup dacteurs, juges, avocats, témoins qui sexpriment
Quand vous ne voyez pas, impossible de suivre ce qui se passe. Vous ne savez pas qui parle et vos réponses sont maladroites, approximatives
Il y a un gros travail de sensibilisation des professionnels à faire». En 2010, Anne Sarah organise alors au Palais de justice de Paris un procès dans le noir, qui fait office délectrochoc pour la profession. « Pour ceux qui étaient présents, leur regard a changé. Jai compris quil ne fallait pas stigmatiser et culpabiliser les professionnels mais tout faire pour favoriser la rencontre et inlassablement expliquer ».Aujourdhui, Anne Sarah a canalisé sa colère mais revendique toujours son âme de révoltée. Au sein de lassociation Droit pluriel, quelle a contribué à créer avec dautres professionnels du droit, convaincus que le handicap ne doit pas rompre légalité face à la justice, elle poursuit cet objectif de formation et de sensibilisation des professionnels. « Après avoir mis en place un diplôme universitaire à luniversité catholique de Lyon sur le handicap dans laccès au droit, nous travaillons avec le milieu du handicap et celui du droit à créer un programme de formation à destination de tous les professionnels du droit. Il sera intégré à leur cursus initial et accessible au titre de la formation continue. Cela pourrait démarrer lan prochain si nous trouvons les financements pour développer les supports pédagogiques, manuel, livret daccès au droit, court métrage » Un nouveau challenge pour Anne Sarah, avant peut-être de se retrouver encore sous le feu des projecteurs. Un documentaire sur son histoire est aujourdhui en cours de réalisation. Jolie revanche pour celle qui ne se verra probablement jamais à lécran. Estelle Camus
En savoir plus : www.droitpluriel.fr A écouter : |
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Anne Sarah sinvestit sept jours sur sept, accompagne au quotidien les plaignants, interpelle sans relâche magistrats, opinion publique et remporte ses premières victoires. En 2005, la loi inscrit la présence obligatoire dun interprète en langue des signes lors des procédures au civil impliquant des personnes malentendantes, « mais aujourdhui encore, certaines viennent me voir car des juges refusent la présence dun interprète dans le prétoire. Ils nen comprennent pas la nécessité ». De ce combat, que la juriste poursuit pendant dix ans au sein de la permanence, elle fait un livre « Est-ce quon entend la mer à Paris ». Il lamène aussi à croiser des personnes malvoyantes qui vivent les mêmes humiliations et difficultés dans leur relation avec la justice : « Jai rencontré des parents à qui le juge, lors dun divorce, refusait la garde des enfants, parce quà laudience, il ne les avait pas estimés aptes à sen occuper. Mais un procès, cest beaucoup dacteurs, juges, avocats, témoins qui sexpriment
Quand vous ne voyez pas, impossible de suivre ce qui se passe. Vous ne savez pas qui parle et vos réponses sont maladroites, approximatives
Il y a un gros travail de sensibilisation des professionnels à faire». En 2010, Anne Sarah organise alors au Palais de justice de Paris un procès dans le noir, qui fait office délectrochoc pour la profession. « Pour ceux qui étaient présents, leur regard a changé. Jai compris quil ne fallait pas stigmatiser et culpabiliser les professionnels mais tout faire pour favoriser la rencontre et inlassablement expliquer ».