| Mathilde Servet « Notre meilleure collection, ce sont les gens » |
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Ancienne enseignante devenue bibliothécaire, en charge actuellement du service Savoirs pratiques à la bibliothèque du Centre Pompidou à Paris, Mathilde Servet a étudié lévolution des bibliothèques vers un concept de troisième lieu. Depuis, elle intervient régulièrement lors de journées détude ou des colloques, travaille avec des bibliothèques, des architectes et des programmistes à divers projets pour développer lidée de la nécessaire évolution des bibliothèques vers des lieux de vie et déchange.Apriles : Quest-ce quun troisième lieu ? Mathilde Servet : Le troisième lieu est une notion forgée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à luniversité de Pensacola en Floride. Il faisait alors le constat quaux Etats-Unis se développaient des villes de plus en plus tentaculaires et que le lien social commençait à sétioler. Son idée était donc de réinjecter des espaces où les gens puissent interagir car il partait du principe que la salubrité dune société repose sur un réel sentiment dappartenance commune. Selon lui, pour favoriser le lien social, il est nécessaire quaux côtés du premier lieu (la sphère du foyer) et du second lieu (le domaine du travail), il existe un troisième lieu propice à lépanouissement de la vie de la collectivité. Le troisième lieu doit permettre de sintégrer facilement, de se mettre en relation avec lautre, daller du simple échange superficiel jusquà la création de projets communs, mais de façon informelle. En effet, pour que cet espace de sociabilisation fonctionne, il ne doit pas être trop régi par linstitution, afin de laisser réellement sa place à lhumain, pour ne pas être dans une sociabilité conditionnée. Pour Ray Oldenburg, même sil en avait une conception assez idéalisée, les bistrots parisiens, alors conçus comme des niveleurs sociaux en favorisant le brassage social jouaient auparavant ce rôle de troisième lieu. Aujourdhui, cest également le cas des places, des parcs, des lieux publics gratuits, de certains cafés, dassociations ouvertes à tous Finalement, le troisième lieu est un terme générique définissant toute sorte dendroits qui permettent daccueillir des rassemblements réguliers, volontaires et joyeux. De quoi, comme laffirme François de Singly, « renourrir le Nous », non pas un Nous qui favorise le repli communautaire, mais plutôt « un Nous qui sache respecter les différents Je ». Le troisième lieu est donc dabord un terrain neutre qui dépasse les clivages sociaux. Il est aujourdhui essentiel que nous ayons des lieux publics beaucoup plus ouverts, qui proposent des espaces de sociabilité accessibles pour tous, partout et à tout moment. Chacun doit sy sentir le bienvenu, comme dans une « maison loin de la maison », confortable et familière, qui offre un second ancrage dans la ville autour duquel une partie de notre vie peut sarticuler. Grace à ces différentes caractéristiques, le troisième lieu joue un rôle politique important en favorisant la cohésion sociale. Dans une société de plus en plus segmentée, confrontée à lindividualisme et où les tensions se multiplient, il est essentiel de proposer des expériences humaines gratifiantes, de construire un rapport différent à lAutre, de favoriser collectivement lexpression de talents personnels et de projets collectifs. Cela favorise lesprit douverture et de tolérance. Là se trouve le terreau du vivre ensemble. Apriles : Selon vous, la bibliothèque possède les atouts idéals pour devenir un troisième lieu. Mathilde Servet : Aujourdhui, encore trop de gens voient les bibliothèques comme des lieux dédiés à létude et à la recherche. Pourtant, ça peut être bien plus. Leur évolution est devenue nécessaire, car avec internet et la dématérialisation des supports elles pourraient être accusées de perdre leur raison dêtre. Selon Annick Germain, une sociologue canadienne, seuls les bibliothèques et les parcs constituent de réels sas dintégration à Montréal et alentour. Daprès elle, on sous-estime énormément le potentiel de favorisation de la cohésion sociale que représentent ces dernières. Un enjeu que lon a bien compris à Montréal où il existe un programme pour intégrer les nouveaux venus par les bibliothèques qui proposent nombre de médiations et de rencontres. Aujourdhui, partout dans le monde, de nombreuses bibliothèques publiques sont déjà des troisièmes lieux, mais la marge de progression reste encore très grande. Plusieurs bibliothèques, en France et ailleurs incarnent particulièrement lessence du troisième lieu, la dimension humaine. Il faut sen inspirer. Pour ce faire, il faut sortir dune vision encore trop élitiste de la culture et partir des besoins spécifiques des usagers dans un contexte donné. Comme à Londres avec les « Idea Stores », des bibliothèques dans des quartiers très défavorisés. Elles allaient fermer du fait de leur faible fréquentation, il fallait donc inventer quelque chose de radicalement nouveau. Pour comprendre si la bibliothèque restait quelque chose dimportant pour les habitants, les autorités ont donc mené une gigantesque enquête en sondant des milliers de personnes. 95% dentre elles ont répondu que la bibliothèque était fondamentale, mais en précisant quelle nétait pas faite pour eux. En fait, ils déclaraient être intéressés par les livres, mais souhaitaient également que la bibliothèque répondent à dautres de leurs besoins comme la formation tout au long de la vie. Suite à cette enquête, les Idea Stores, qui étaient à deux doigts de fermer, se sont donc transformés. Aujourdhui, on y trouve bien sûr des livres, mais aussi des salles de cours, de laide à la recherche demploi, des centres de santé, des cafés Certains réunissent même tous les services administratifs. Les bâtiments sont par ailleurs striés de bandes bleues et vertes afin de les rendre très reconnaissables. Au final, ils sont devenus des lieux de rencontre et leur fréquentation a explosé. Et là où partout ailleurs les prêts de livre sont en chute libre, dans les Idea Store ils ont augmenté de 27%. Une nouvelle enquête publique, menée dix ans plus tard, faisait dailleurs ressortir la vision très positive quavaient désormais les habitants de la bibliothèque. Ils plébiscitaient laide à la recherche demploi et la favorisation de la cohésion sociale, mais demandaient par ailleurs un recentrage autour du livre. Ce qui montre que ce fonctionnement nexclut pas le livre, bien au contraire. Cet exemple, parmi tant dautres, montre quil faut partir des besoins des gens sur le territoire car ces besoins sont très variables dune communauté à lautre. Il nexiste donc pas de modèle clé en main que lon peut appliquer. Il sagit plutôt dune démarche qui part des habitants pour concevoir des projets et qui met la dimension humaine au cur de ces projets. Apriles : Quest ce qui permet le succès de ces troisièmes lieux ? Mathilde Servet : Ce qui fait le succès de ces lieux cest quils sont avant tout très humains. Ils sont dotés dune forte dimension participative. Dans le petit village rural de Saint-Aubin du Pavail par exemple (voir la fiche Apriles "Médiathèque Philéas Fogg : un espace socio-culturel au centre dune aventure collective et créative"), la bibliothèque connaît des taux daffluence record. Pourquoi ? Parce quelle fonctionne comme un lieu de vie autour des livres et de la culture où sont organisées des soirées avec des auteurs, avec des illustrateurs, des expositions de photo Il y a des ateliers de toute nature, des partenariats avec des artistes, des associations Avec une implication forte des bénévoles. Cest donc le lieu où les gens vont se retrouver. Un des autres facteurs de réussite du troisième lieu, cest son aménagement, qui doit répondre aux missions que se fixe la bibliothèque et permettre une cohabitation des usages. A Paris, à la bibliothèque Louise Michel, les livres sont mis en valeur dans des rayonnages aérés, il y a des fauteuils, des plantes Résultat : cest lune des bibliothèques de la ville de Paris où il y a le plus de mixité. Ici, pas de vigile, comme presque partout ailleurs à la Ville de Paris, mais une médiatrice. Cette ancienne femme de ménage africaine, proche des habitants du quartier, abolit les distances et les préjugés. Et ça marche : les gens sinvestissent dans la vie de la structure sans quon les sollicite forcément. Musique, goûters, activités, cinéclub autant dactions qui mettent la dimension sociale au premier plan sans effacer les missions classiques de la bibliothèque. Du coup, cest très participatif et la bibliothèque est devenue un poumon social et culturel de ce quartier où réside une grande mixité sociale. Dans ce contexte, la notion de culture sélargit. Bien sûr, laccent est toujours mis sur les auteurs de la rentrée littéraire, sur lactualité, sur lart contemporain Mais la bibliothèque souvre à dautres pratiques. Létablissement Marguerite Yourcenar à Paris organise par exemple un concours de photo du quartier avec les habitants. Et lorsquil a fortement neigé il y a deux ans, tout le monde sétait mis à faire des bonhommes de neige... Lessentiel est de donner du sens à la création et de prendre du plaisir à participer à des activités autour de produits culturels, mais dans une acception beaucoup plus large qui montre une image très ouverte de la culture. Et contrairement à ce que croit un certain nombre de bibliothécaires, cela ne crée cas de concurrence avec les livres mais sert de véritable tremplin vers la culture. Bien sûr, un troisième lieu ne sera pas conçu de la même façon à Londres, Versailles ou dans une petite commune rurale. Mais lun des objectifs reste le même : accompagner les gens et les aider à trouver leur place dans ce contexte de crise de sens et de liens que traverse notre société. La dimension sociale des bibliothèques va donc être de plus en plus importante. Si vous prenez la bibliothèque de Beaubourg où je travaille, les livres sur la recherche demploi et sur la création dentreprise sont très consultés. En revanche les gens nous ont signalé quils ne savaient pas toujours bien les prendre en main. Alors, on essaye de sinscrire dans une démarche beaucoup plus large de formation tout au long de la vie. On met en place des ateliers de rédaction de CV, de lettre de motivation, de préparation à lentretien dembauche Mais, daprès leurs témoignages, ce qui reste le plus important pour les gens participant à nos ateliers, cest la communauté. Ils viennent parce quil y a du monde, parce que cest un endroit neutre qui nest pas stigmatisant et quils peuvent échanger les uns avec les autres, tout en étant accompagnés de façon bienveillante. Ainsi, les bibliothèques peuvent se décliner dans des typologies très différentes en fonction des projets quelles ont. Mais il ne sagit pas de faire de lanimation pour lanimation, ou du collectif pour le collectif. Ce nest pas une finalité en soi ! Tout est affaire de sens. Il est essentiel que ces projets soient conçus en proximité avec les publics et que cela leur parle. Alors, il y a vraiment quelque chose qui se produit, cela opère parfois comme une alchimie. Aujourdhui, de plus en plus de bibliothèques développent ce type dactions. Ce terme de troisième lieu aide dailleurs à mettre en place ce genre de projets. Il permet en une notion, notamment pour les élus, de comprendre un état desprit. Apriles : De tels lieux nécessitent une implication forte des élus. Ne risque-t-on pas avec la crise de voir ces lieux désinvestis financièrement ? Mathilde Servet : Parfois, cest le cas. Mais le troisième lieu peut également être facteur déconomie pour les collectivités. Ainsi à Grenay, petite commune du Nord, le maire inquiet que tous ses indicateurs (sociaux, scolaires ) soient dans le rouge, a donc impulsé la création dune bibliothèque. La « médiathèque-estaminet » réunit dans le même bâtiment tous les services à la jeunesse, à la petite enfance, des éducateurs, un centre de loisirs Tous travaillent étroitement avec la bibliothèque pour quelle devienne, dès le plus jeune âge, un lieu familier et ouvert. Un lieu où on apprend des choses et où on samuse : un lieu très vivant et très humain. A larrivée, cela permet de faire des économies déchelle et davoir des équipes plus polyvalentes, mais à condition toutefois de ne pas perdre de vue la nécessité de donner du sens à la démarche. Ainsi, on distingue deux familles de bibliothèques troisième lieu : dune part, des médiathèques centrées sur les besoins des usagers, très humaines et ouvertes et dautre part, des équipements qui fédèrent différents services dont la bibliothèque qui en est généralement le cur. Mais pour que cela fonctionne, il faut un axe fort commun comme à Grenay et ne pas vouloir seulement réaliser des économies déchelle et supprimer des postes. Mais quel que soit le modèle choisi, quil mise sur louverture ou sur la mutualisation des services, lobjectif est non seulement que ceux qui le fréquentent trouvent des réponses à leurs besoins, mais aussi de nourrir la cohésion sociale. Et croyez-moi : lorsque lon entre dans ces lieux, si la dimension humaine prend, la différence est flagrante. Propos recueillis par Joachim Reynard |
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